Baptême du Seigneur, 10-11 janvier 2026
Ce baptême de Jésus par Jean, c’est une histoire à dormir debout ! dans notre logique bien humaine, Jésus n’a pas besoin du baptême d’eau de Jean. C’est nous qui avons besoin du baptême d’Esprit. Accepter d’inverser les rôles, ne serait-ce pas déjà tout fausser ? Cherchons à en mesurer les conséquences, pour Jésus et pour nous qui suivons son chemin.
Jésus ne se moquerait-il pas de nous ? Nous attendons un Messie, un leader, un chef et voici qu’il incline sa tête pour se laisser baptiser. Nous attendons un initiateur et il se laisse initier. Nous attendons un roi, digne du règne de Dieu, et non pas son abdication ! Jean Baptiste aurait dû dire non, et préciser le cahier des charges. « Ne descends pas dans l’eau, ne te salis pas dans cette boue, ne te mêle pas à la foule, prends-en la tête, emmène-les ailleurs. » Nous n’avons pas besoin d’un pauvre de plus, un pécheur de plus, une victime de plus. Autrement dit… rappelons-nous, à l’autre bout de l’histoire : « Descends de la croix, et nous croirons en toi ! »
Oui… Si, dès le début, nous ne comprenons pas la logique de Jésus, si nous ne voulons pas passer par là où il est passé, nous ne pouvons pas être ses disciples. Nous faisons obstacle. « Arrière Satan ! » dit-il un jour à Pierre. Dostoïévski y revient dans la Légende du Grand Inquisiteur… nous voyons ce sinistre personnage dire à Jésus : « Nous avons corrigé ton oeuvre ! »… La tentation est toujours là ! Certains chrétiens aujourd’hui, aux USA, mais aussi chez nous, proclament que le souci des pauvres et des faibles, la compassion, l’empathie… tout cela est has been, qu’il nous faudrait désormais être du côté de la puissance et de la force brute, et que ce faisant, Dieu serait avec nous…
Tant que l’Église était puissante, le Christ était redouté. Mais au bout de vingt siècles, les choses ont décanté et la liberté de Jésus à l’égard des procédures et des hiérarchies devient de plus en plus évidente.
Nous considérons comme acquis les droits fondamentaux, l’égalité de tous, la liberté d’expression, la démocratie : toutes ces valeurs dont les philosophes, même athées, reconnaissent qu’elles s’enracinent dans la logique évangélique. Mais nous savons maintenant que cela ne va pas de soi… sans même aller voir dans d’autres univers culturels. La culture occidentale a été profondément influencée par l’Évangile. Comment évoluera-t-elle maintenant ? Pourra-t-on éteindre le feu que Jésus est venu allumer ? La question est posée.
Certains aimeraient en rester au décorum, à l’esthétique, aux émotions faciles… : l’Évangile proclamé en latin, les chants, l’encens et les ors… Tout cela est bien beau, ça peut émouvoir, et l’émotion peut être la porte d’entrée du coeur… Mais le danger est d’en rester là, de cultiver l’émotion pour elle-même. Et alors, ce culte de l’émotion risque de servir de bouchons à oreilles pour ne pas entendre la Parole de Jésus dans toute son exigence et même son âpreté. Quand l’Évangile est traduit et vécu simplement, alors les masques tombent. Ce n’est plus de l’esthétique mais un choix crucial qui nous est proposé. Lequel ? Nous le voyons chez Jésus de Nazareth dans sa curieuse manie de renverser les priorités. Je vous invite à vous les rappeler.
Jésus a une manière bien à lui de tout mettre sens dessus dessous, le ciel sur la terre, et la terre au ciel. L’Évangile nous dit aujourd’hui que les cieux s’ouvrent, alors même que Jésus nous prend à contrepied. La présence de Dieu se manifeste où l’on ne s’y attend pas…
Jésus veut se faire baptiser par Jean comme tout le monde, plutôt que prendre ce que nous pensons être sa place, pour baptiser lui-même. Cette submersion est une subversion, elle n’est pas une soumission. Elle est une plongée dans la condition humaine commune et ordinaire, y compris au plan spirituel. L’incarnation, jusqu’au bout…
Jésus se met au rang des pécheurs. Il s’assied à leur table pour partager leur repas. Les pharisiens sont scandalisés mais ne l’oublions pas : c’est ainsi que Matthieu est appelé, Zachée et bien d’autres avec eux. Il y a une place pour tout le monde ! Les saints se recrutent parmi les pécheurs. Prostituées et publicains sont premiers dans le Royaume des Cieux. Le Fils de l’Homme est venu pour les malades et non pas pour les bien-portants.
La logique de Jésus n’est pas celle de la quantité : un vaut plus que cent. Sa priorité, ce sont les faibles et ceux qui n’ont pas d’avenir : « il est venu pour ceux qui sont perdus ». Lui qui est Juif, il demande à boire à une Samaritaine, de l’eau de sa cruche, impure selon sa Loi, mais c’est pour faire jaillir en elle l’eau vive, à la source de son coeur.
Tout est vraiment renversé. Un pécheur qui se convertit provoque plus de joie qu’une multitude de pratiquants. Les premiers sont derniers et les derniers, premiers. Qui veut être grand doit se faire petit. Quand les disciples se demandent lequel d’entre eux détient l’autorité, il leur montre un enfant. Il est le maître et lave les pieds. Il vient pour que les aveugles voient et que ceux qui prétendent voir, soient aveuglés.
Le ciel nous tombe sur la tête ! Tout est mis sens dessus dessous !
Ne soyons pas comme le Grand Inquisiteur de Dostoïevski . Acceptons de nous laisser déranger dans nos certitudes parfois trop humaines. Acceptons de nous mettre et de nous remettre à l’école de ce Jésus, que nous reconnaissons comme Messie et Fils de Dieu.